There is no alternative

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Victoire posthume pour Margaret Thatcher : son fameux slogan politique – « There is no alternative » (TINA) – semble définitivement avoir le vent en poupe. Décliné à l’infini, ivre de certitudes, il gagne tant les masses populaires que les milieux autorisés, tenant désormais lieu de dogme inébranlable. Qu’il s’agisse de préoccupations locales – enrayer la récession, réinventer le rôle de l’État – ou de considérations mondiales – promouvoir la paix, combattre la faim, mettre un terme à l’analphabétisme –, le même message sournois revient en effet avec une régularité de métronome : procéder autrement est impossible, nous sommes sous le coup d’un contexte général. [divider_flat]

Tout au plus, les discours d’apparat, de pure forme, prennent alors le relais, contraignant – au hasard – les marchés financiers à faire le dos rond, puisqu’ils portent si bien le chapeau.

Refusons d’entrée de jeu le titre peu flatteur d’idiot du village : sous leurs faux airs de passages obligés, ces renoncements perpétuels cachent en réalité un manque de courage, une absence de vision ou, pis encore, une indifférence coupable. Ainsi, à peine énoncée, la moindre piste de réflexion jugée iconoclaste est immédiatement rejetée et battue en brèche par des bataillons de soldats bercés à la douce mélodie du « TINA ». Leur solution ?  Attendre sous l’orme, sans broncher. Autrement dit, la résignation pure et simple, sans conditions. C’est ici que s’impose une piqûre de rappel grandement salutaire.

La guerre des idées

Alors que le taux de mortalité postopératoire crevait à l’époque tous les plafonds, Ignaz Semmelweis et Louis Pasteur ont fait preuve d’une rare pugnacité en vue de défendre les vertus de l’asepsie. En dépit des réticences d’une communauté scientifique aveuglée par ses certitudes, ils ont tous deux contribué à la démocratisation des règles hygiéniques les plus élémentaires, sauvant au passage un nombre incalculable de vies. Autre contexte, mais même opiniâtreté avec Temple Grandin, spécialiste en zootechnie diagnostiquée autiste durant l’enfance. Docteur et professeur en sciences animales, l’Américaine a révolutionné les conditions d’élevage et d’abattage grâce à ses recherches. Comme nombre de visionnaires, elle s’est heurtée avec violence aux résistances d’esprits trop étroits, auxquelles sont venus se greffer le dénigrement et la discrimination. Parmi ces fortes têtes qui ont pesé sur le cours de l’Histoire, Robert McNamara occupe indéniablement une place de choix. Cet économiste passé par la direction du département de la Défense a toujours eu un pied dans le monde des affaires. Ainsi, chez Ford, il a dû batailler ferme pour promouvoir la ceinture de sécurité, avec le résultat que l’on sait. Continuons dans le domaine des idées. Il se trouve que les petits génies d’Intellectual Ventures en ont à la pelle. Avec des bouts de ficelle – on exagère à peine –, l’équipe de Nathan Myhrvold, un ancien de Microsoft, développe des dispositifs techniques visant à éradiquer la malaria ou à lutter contre le réchauffement climatique. Sur leur route : une armée d’adeptes du « TINA », prêts à en découdre pour défendre… l’inaction.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières

N’en déplaise à tout ce que le mouvement « TINA » compte de fondamentalistes, certaines alternatives à haute portée nous attendent au prochain coin de rue. Ceux qui en doutent se laisseront peut-être convaincre par les anecdotes de l’Histoire. Après tout, le biologiste et pharmacologue britannique Alexander Fleming n’a-t-il pas découvert la pénicilline du simple fait de sa négligence ?  La révolution de 1830, à l’origine de la Belgique, n’a-t-elle pas eu pour élément déclencheur une quelconque pièce jouée au Théâtre de la Monnaie ?  Ne doit-on pas les révolutions arabes, ou du moins leur chronologie, au désespoir du jeune Mohamed Bouazizi ?  Combien de Bill Gates et de Steve Jobs en herbe expérimentent aujourd’hui dans leur garage ou leur grenier, avec les moyens du bord ?  Parmi eux, combien contribueront un jour à changer la face du monde ?  Quid enfin de toutes ces découvertes et inventions liées au hasard ?  Citons pêle-mêle l’acier inoxydable, le Viagra, le phonographe, le Velcro, le four à micro-ondes ou encore l’imprimante à jet d’encre. Soit autant de coups portés au dogme « TINA ».

Bien sûr, plusieurs bémols viennent immanquablement tempérer notre enthousiasme. Il en va notamment ainsi de la précarisation des carrières scientifiques, due notamment aux contrats de mission ou de courte durée. Cette instabilité qui ne dit pas son nom pourrait mettre à mal les trouvailles fortuites, en impactant drastiquement le temps dévolu aux recherches. Faut-il pour autant crier au loup ?  Rien n’est moins sûr. La planète n’est pas plus aujourd’hui qu’hier en passe de faire du surplace. Ce n’est pas demain la veille que les esprits visionnaires vont soudainement prendre la tangente.

Toute résignation sonne comme une défaite

Pour schématiser, disons simplement que les artisans du renoncement omettent volontiers les grandes conquêtes de l’aventure humaine. Plutôt que de mesurer les progrès accomplis, ils préfèrent pointer du doigt les insuffisances et dysfonctionnements auxquels nos sociétés se heurtent. Cette attitude désabusée, défaitiste jusqu’au bout des ongles, ouvre la porte à toutes sortes de raccourcis malvenus. La réalité factuelle s’inscrit pourtant à mille lieues de ces grilles de lecture par trop simplistes. C’est en effet peu dire que les avancées sociétales, techniques, industrielles et scientifiques enregistrées ces cinquante dernières années ont bouleversé notre quotidien, contribuant au passage à l’émancipation des femmes et à la tertiarisation de l’économie. Bien qu’il s’agisse d’un mouvement d’escargot, la démocratie et les droits de l’homme gagnent eux aussi du terrain, tandis que l’État-providence se redessine par à-coups. Dans le monde occidental, les minorités ont progressivement acquis des droits qui se refusaient jusqu’alors à eux. En Asie, la microfinance, si chère à Muhammad Yunus, a permis à des milliers de pauvres de développer une activité économique pérenne, améliorant par ricochet leurs chancelantes conditions de vie. Aux États-Unis, quarante-cinq années à peine après le fameux discours de Martin Luther King, Barack Obama accédait à la fonction suprême.

« There is no alternative ». Ils le martèlent à l’envi, comme dans un mauvais rêve. De quoi donner de l’urticaire à n’importe quel idéaliste. Aujourd’hui, les résignés se comptent en légions, de telle sorte qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Pourtant, s’il est indéniable que le désert ne se peuple pas en trois jours, il reste que les grands enjeux contemporains sont à notre portée. L’humanité concentre un savoir et une expertise incommensurables. Au nom de quoi ne pourrait-elle pas réitérer les succès d’hier ?  Est-il vraiment plus difficile de combattre les inégalités que la fièvre puerpérale ou la poliomyélite ?  Va-t-on trébucher sur le réchauffement climatique alors même que l’on a vaincu des pandémies hautement mortelles ?  Si Abraham Lincoln est parvenu à abolir l’esclavage, Barack Obama et ses successeurs ne pourraient-il pas venir à bout d’une récession destructrice d’emplois ?  Enfin, la réponse à la discrimination systémique ne résiderait-elle pas dans l’empowerment ?

Au cours de l’Histoire, l’homme a franchi bon nombre d’obstacles. Il a toujours su s’adapter aux circonstances et venir à bout des adversités. Cela, la nébuleuse anonyme du « TINA » aimerait que nous l’oubliions. Ne lui faisons pas ce plaisir.

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Cet article a été écrit par...
Jonathan

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